Bien que vous soyez privés de l’accès à l’éducation, Vous n’êtes pas privés de l’accès à la méditation Prince Hall (1738-1807)
Le jazz, qui a fêté son centenaire en 2017, est devenu patrimoine mondial de l’Unesco en 2011. S’il continue d’être joué partout dans le monde, ses créateurs appartenaient pour beaucoup à la franc-maçonnerie ; franc-maçonnerie d’ailleurs qui joua un rôle majeur dans l’émancipation du peuple noir américain et du jazz en particulier.
Lorsque le jazz de type dixieland1 se développe et s’installe dans le sud des Etats-Unis, avec la Louisiane pour centre névralgique, la franc-maçonnerie de Prince Hall2 a déjà une longue histoire. Si cette franc-maçonnerie s’élabore dans une société marquée par des siècles d’esclavages et de ségrégation, elle contribue largement à la libération de nombreux esclaves3.
Deux mots sur les origines du jazz : au début du XVIIème siècle, les navires négriers, partis des côtes africaines en direction du Nouveau-Monde, pouvaient résonner des chants scandés par les esclaves, expression de leur malheur, qui se traduiront ensuite dans les «work songs» sur les plantations et les chantiers de construction auxquels ils étaient astreints, y compris les fermes pénitentiaires. Ces «work songs» deviendront plus spécifiquement religieux avec les «spirituals» privilégiant les épisodes de la Bible exaltant l’espoir et la délivrance4.
Puis vint le blues, qui engendrera le jazz et toutes les musiques noires ultérieures.
Memphis Blues (W. C. Handy «Early Jazz 1917-1923»)
Contrairement à ce que certains fans de jazz prétendent, il n’y a pas de jazz maçonnique, pas de Flûte Enchantée du jazz. Chez nos FF∴ jazzmen, on affiche facilement son appartenance maçonnique, mais on s’interdit d’en faire un usage artistique, pour mieux souligner le secret : le secret maç∴.
Au début du XXème siècle, les aspirations des jazzmen et celles des francs-maçons afro- américains vont dans le même sens : leurs intérêts convergent puisque l’objectif commun est leur émancipation. Les uns et les autres ont un désir de reconnaissance sociale et aspirent à être considérés en tant que citoyens à part entière. Mais nous sommes encore loin du discours de Martin Luther King du 28 août 1963 en faveur des droits civiques.
La franc-maçonnerie et le jazz ont eu une importance primordiale sur le mouvement afrocentriste aux Etats-Unis. On se rend compte que le jazz, qui avait la réputation d’être une musique de divertissement, se trouve en réalité à l’origine d’une véritable démarche intellectuelle de résistance, non-violente, se traduisant notamment sur les pochettes de disques de l’époque où se retrouvent triangles, compas, l’Égypte…
Au départ, il y a la création de la franc-maçonnerie noire de Prince Hall, première institution noire pour les noirs, fondateur de tous les mouvements noirs, manifestant déjà au XVIIIème, contre l’esclavage, devant les bateaux des négriers. On pense souvent à Martin Luther King, Malcolm X, mais le mouvement noir a bien commencé 200 ans plus tôt avec Prince Hall.
Certains auteurs, comme notre F∴ Yves Rodde-Migdal5 du G∴O∴D∴F∴, considèrent que les liens étroits entre la franc-maçonnerie et le jazz ne sont pas le fait du hasard :
«Si la culture africaine est fondée sur l’oralité, la franc-maçonnerie est sans doute la seule institution occidentale à valoriser aussi la tradition orale. Cette approche intellectuelle et philosophique passe aussi par une transmission orale des anciens aux nouveaux. Or le jazz a fonctionné comme ça. Au départ, on n’entrait jamais dans un orchestre sans avoir fait ses classes en observant d’abord les plus anciens».
Aussi, les premiers jazzmen trouvèrent dans cette pratique des valeurs proches de leurs racines : «Il y avait entre les Noirs américains et l’esprit maçonnique cette volonté et cet intérêt commun de se regrouper pour lutter».
Cette démarche militante s’appuie non seulement sur le politique mais aussi sur le religieux, le culturel. Dès le début du XXème siècle apparaît une mythologie maçonnique spécifiquement noire que les jazzmen, initiés ou non, vont utiliser pour défendre leur idée de la beauté noire (Duke Ellington avec des titres comme «Black Beauty» ou «Ménélik6 : The Lion of Judah»), de l’afro-futurisme (Sun Ra7) ou du mythe d’une Égypte noire afrocentriste (Free Jazz, AACM8), mais aussi éthiopianiste9 des premiers artistes du ragtime. De la même façon que les musiciens musulmans des années 50 trouvaient là une forme de protection, des dizaines de musiciens de jazz voyaient dans la franc-maçonnerie une façon de se protéger.
United Brotherhood (Duke Ellington)
Cette spécificité maçonnique de beaucoup de musiciens de jazz afro-américains permet ainsi d’éclairer parfaitement les problématiques exposées dans leurs œuvres, notamment les notions de secret, d’afrocentrisme, de tradition dans les sphères spirituelle et politique. Ce qui permet d’évoquer maintenant l’appartenance à la franc-maçonnerie d’un nombre élevé de jazzmen, assez important pour en retirer des informations inédites sur l’histoire de cette musique, sur sa réception et sur les nombreux récits autobiographiques. Ils témoignent d’une rencontre concrète du fait maçonnique dans la vie sociale du jazzman afro-américain. Un seul texte autobiographique pourrait servir de base à une étude sur le sujet, car il est particulièrement précis, et parce qu’il émane d’un musicien phare de la grande époque de la Swing Era10 : un témoin vigilant de cette époque autant qu’un auteur précis, le contrebassiste Milt Hinton (1910-2000).
«Beaucoup de musiciens établis de l’orchestre, à commencer par moi, étaient francs- maçons. Cab l’était aussi. La plupart d’entre nous ont été initiés à la Pioneer Lodge n°1, Prince Hall, à St Paul, et à chaque fois que nous jouions dans cette ville, nous essayions de passer du temps dans la loge. Si quelqu’un dans l’orchestre se montrait digne et exprimait le désir de nous rejoindre, l’un d’entre nous le recommandait et essayait d’organiser l’initiation. Mais nous étions assez nombreux dans l’orchestre pour organiser, en tournée, nos propres tenues. Parfois, entre les sets, back-stage, nous avions de courtes réunions et des lectures dirigées. Nous passions toujours du temps avec les gars qui étaient nouvellement initiés, essayant de leur enseigner le réel sens de la maçonnerie, et comment cela pouvait les aider dans leur vie de tous les jours. […] ma principale activité a été l’organisation de […] jam-sessions au Temple maçonnique tous les mois de mars ou avril.»
Parmi la longue liste des célébrités dont l’appartenance est avérée car membres de Prince Hall12 : Duke Ellington13, Count Basie14, Ben Webster, Eubie Blake, Earl Hines, Lionel Hampton15, Cab Calloway16, Oscar Peterson, Kenny Clarke, Nat King Cole17. Chez les bluesmen: Memphis Slim, Howlin’ Wolf, Fred McDowell, Screamin’ Jay Hawkins. Ben Webster, Milt Hinton, Chu Berry et Garvin Bushell.
D’autres musiciens connus ont appartenu ou appartiennent toujours à la loge Hiram Lodge n°4 O∴ New-York G∴ L∴ de Prince Hall : W. C. Handy, Will Vodery, Willie Gant, Chester Perry, Jimmy Rushing, Eubie Blake, Jonah Jones, Cozy Cole, Lem Johnson, Lester Boone, Albert “Happy” Caldwell, Alfred Bell, Charles Frazier, Lawrence Lucie, Robert Cheek, Vernon Moore, Buddy Johnson, Jerome Darr, John Brown, George Grant, Kenneth Roane, Carroll Ridley, James “Bob” Robinson, Johnny Russell et Booby Ysaguirre.
Liste à laquelle nous pourrions ajouter, sans certitude, mais par déduction documentaire, recoupements circonstanciés, témoignages, photographies, des musiciens comme Jimmie Lunceford18, Chick Webb, Alphonse Picou, Zutty Singleton, Henry Zeno. Et, évidemment, Louis Armstrong, très souvent cité comme franc-maçon célèbre, mais dont l’appartenance a été contestée par des historiens maçons de Prince Hall.
Il n’a pas été oublié ici d’évoquer le «berceau» mythique (ou réel) du jazz, La Nouvelle- Orléans, qui nous révèle les liens étroits entre jazz et franc-maçonnerie. On doit à une biographie très spécifique, d’avoir souligné l’importance du temple maçonnique comme lieu de travail vital pour le musicien de La Nouvelle-Orléans et, par extension, aux États-Unis.
Dans sa biographie sur Buddy Bolden19, trompettiste légendaire censé représenter le premier jazzman, Donald Marquis (1989)20 décrit le temple maçonnique et la loge comme un lieu primordial de rencontre artistique, les francs-maçons organisant un nombre important de concerts, de bals, d’événements caritatifs, qui servaient autant à la communication et à l’image de marque de la loge qu’à réunir des fonds pour leurs œuvres de charité et les funérailles. Car c’est bien au moment des funérailles que la présence des sociétés fraternelles et loges se fait le plus sentir.
Déjà, hors La Nouvelle-Orléans, les funérailles du danseur Bill Bojangles Robinson (1878-1930) et du compositeur W. C. Handy21 (1873-1958), relatées par Time et Life Magazine, démontraient l’importance de leurs appartenances, les deux ayant bénéficié de véritables funérailles maçonniques. Ainsi les funérailles des monuments de la musique néo- orléanaise tels qu’Oscar «Papa» Célestin et Alphonse Picou ont été l’occasion d’une démonstration magistrale de la part des loges et des clubs fraternels. Là encore, Life Magazine relatera, photographies à l’appui, les événements et, dans le cas d’Oscar «Papa» Célestin22, le reportage montrera les francs-maçons mettre en terre leur illustre frère trompettiste.
Mais, les funérailles à La Nouvelle-Orléans sont aussi l’endroit où la musique, correspond à un moment rituel bien précis, qui forge l’un des éléments déterminants du jazz et de la franc maçonnerie ; sans oublier le fameux Mardi Gras de La Nouvelle-Orléans23 qui doit son existence à la société très secrète et très ségréguée Mistik Krewe of Comus24, société blanche créée en 1856. La communauté noire créera en 1916 le Zulu Social and Pleasure Club, le pendant afro-américain des Krewes pour l’organisation du Mardi Gras, dont le chef de file est Louis Armstrong.
Car bien entendu qui dit Nouvelle-Orléans dit Louis Armstrong.
Mais a priori une déception, car il ne serait pas franc-maçon.
Un hommage philatélique lui rendant hommage en 1995 a lancé la polémique. Compte tenu du contexte de la Nouvelle Orléans qui jusqu’en 1917 était la ville de la fête, au sens le plus excessif, les loges maçonniques jouaient leur rôle d’aide mais aussi de très nombreuses organisations fraternelles autour entre autres des confréries du Mardi Gras.
L’appartenance de Louis Armstrong à la franc-maçonnerie n’est pas avérée à ce jour, malgré et surtout par l’indication du nom de sa loge d’appartenance, Montgomery New York N°18 Prince Hall, indiquée sur le timbre. Or, cette loge n’existe pas au sein de la G∴L∴ Prince Hall.
Cependant, ce qui est certain, c’est que «Satchmo» était certainement membre des Knights of Pythias25, une organisation ayant quelque ressemblance avec la maçonnerie.
Certains voient dans l’archiconnu I’m beginning to see the light, des impressions d’initiation, alors que rien dans les paroles ne le laisse supposer : ainsi son auteur peut «entrevoir la lumière» dans le regard de sa petite amie, lors de son réveil difficile après une nuit bien arrosée ».
En revanche, dans sa chanson What a wonderful world, on peut y trouver un hymne au temple idéal de l’humanité, et c’est cela l’essentiel.
