Ainsi, au moment de commencer ce travail, je revisite la mort du vieil homme et je revois la pierre cachée que porte mon expérience de mort imminente. Cheminant dans la plénitude du tout, vers ce point de lumière qui m’attire, je réponds à cette voix intérieure qui m’interpelle : « Je veux rester, il me reste encore quelque chose à accomplir. » Et cela a sans doute à voir avec l’humanité, et peut être la place de l’homme dans la cité.
Aujourd’hui, je chemine donc à la surface de la terre avec les outils qui m’ont été donnés et je regarde la République comme attribut de l’humanité. Entendons ici attribut comme étant « ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence », ainsi que nous le présente Spinoza dans L’Éthique.
Et je me demande en quoi et pourquoi la République apparaît comme la forme d’organisation la plus adaptée à la recherche permanente de la paix et de l’harmonie. J’ai donc pris la liberté de l’observer comme un bâtisseur en cherchant à comprendre le jeu des forces présentes pour garantir son unité alors même que les femmes et les hommes qui la constituent sont multiples en nombre et en forme.
Ma réflexion s’appuie sur un constat : « L’homme ne vit pas seul sur une île déserte avec pour seul interlocuteur l’environnement qui garantira sa subsistance ou sa déchéance ». Sorti de l’animalité, il est conscient de cet état et fait corps avec ses contemporains pour constituer une Cité comme rempart à toute forme de violence qui pourrait conduire à sa destruction.
Cette cité inclut ou intègre les hommes au fur et à mesure de leurs rencontres. Elle est différente de la famille parce qu’une convention, écrite ou non, préside à sa réalisation. Elle peut prendre différentes formes. Du village à la nation, elle fixe des limites qui permettent à chacun de se connaître ou de se reconnaître comme individu d’un groupe fondé sur l’appartenance dans le temps et dans l’espace à une communauté d’intérêts.
Forme particulière de la Cité des hommes, la République ne fait appel à aucune forme de transcendance, elle est à la fois tout l’homme, l’homme d’abord et tous les hommes. Elle est librement délibérée et voulue par ceux qui la constituent.
Je choisis ici d’affiner ma réflexion en observant la France, comme République.
Ainsi, en 1789, par l’acte révolutionnaire, « force violente », et par la proclamation de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, « mesure des mots », l’individu, sujet du roi, meurt et choisit de devenir un citoyen, libre, égal en droit.
Alors que la France a connu la violence du désordre, l’article 1er de cette déclaration énonce les droits fondamentaux de l’homme, individu libre propriétaire de sa destinée ; et l’article 4 fixe à la fois l’ordre de son intégrité et la volonté de cette intégrité. Droits et devoirs convergent pour un appel sans cesse renouvelé à la dignité pour tous et façonnent le citoyen.
Ces deux actes fondateurs font apparaître le citoyen, certes comme une abstraction, mais surtout comme l’expression individuelle du peuple qui construit la nation. Il devient l’attribut de cette nation, à l’image de la cité des hommes comme un attribut de l’humanité. Le champ des possibles est alors ouvert.
Quand la Convention proclame la République. C’en est fini de l’expression : « Le roi et les hommes libres ». Le citoyen, le peuple souverain et une souveraineté unique garantissent désormais la paix à l’intérieur des frontières de la nation. La République s’installe par l’acte constitutionnel de 1793. Elle unit le citoyen, la nation et l’État, tout trois « un et indivisible » et se dote des outils pour maintenir l’espace de leur unité et celle du territoire dans le temps.
Cet esprit constitutionnel traversera le temps, connaîtra des détournements temporaires et des combats intérieurs, pour nous conduire aujourd’hui à vivre ensemble selon les principes d’une République toujours indivisible. Comme notre chaîne d’union, elle nous vient du passé et tend vers l’avenir.
Non, la République n’est pas un État Libéral. Elle donne la possibilité à chaque individu d’accepter les valeurs qui lui plaisent. Elle n’est pas non plus une principauté source de division du territoire en pouvoir local. Elle n’est pas une communauté de territoire ou d’individus placés les uns à côté des autres.
Chose publique, organisation politique, État, nation, elle est une communauté de citoyens qui participent, au jour le jour, et au fur et à mesure des rencontres à la constitution du peuple qui construit la nation. Elle unit ouvertement le corps social par le recours inconditionnel aux valeurs de liberté, d’égalité des droits et devoirs et de fraternité. Elle unifie par la loi les éventuelles rivalités pour créer une vocation universelle aux parties qui la constituent. Elle entend enfin que chacun se contraigne pour accepter et maintenir l’équilibre des forces en présence en faisant appel à la citoyenneté comme une éthique qui se pratique pour rendre raison des éventuelles attaques barbares.
La République n’est donc pas simplement une démocratie même si d’une et indivisible, elle est devenue avec la Constitution de 1946, indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle forme une communauté d’esprit qui permet, d’une part, de dépasser les frontières individuelles, et, d’autre part, d’engager une recherche permanente de ce qu’il y a d’universel en chacun.
Territoire de l’esprit et du monde, elle permet de se préserver et d’avancer ensemble pour ouvrir le chantier permanent des possibles. Elle organise la vie des hommes dans le temps et l’espace en leur donnant le pouvoir de transformer la réalité. Mais bâtir une telle cité demande aux hommes de résoudre une équation, celle du passage de la multitude des membres à la formation d’une volonté commune par la cohésion politique.
Ici, le peuple n’est pas la foule, il construit la nation, il constitue un corps commun, le Soma Koinon, la chose commune dont la source se trouve à la fois dans la séparation et l’équilibre des pouvoirs mais aussi dans la reconnaissance des institutions.
J’imagine ici, comme a pu l’énoncer Platon, que le peuple est un visage. Ses parties sont individuellement reconnaissables mais indissociables dans la conception du tout. Le multiple que la sensibilité perçoit devient l’unité que l’entendement construit comme un tout « un et indivisible ». En conséquence de quoi l’a priori du système binaire qui conduit à isoler les parties est dépassé par le recours à une pensée ternaire qui dessine les contours de la réciprocité.
Alors si le peuple n’est pas la foule, il n’est pas non plus la société civile. Il exige la citoyenneté, comme forme de réciprocité principale et non pas simplement la civilité comme forme d’interaction individuelle. Il évacue les rivalités destructrices de l’espace commun et ramène chacun au principe d’unité. Il ne laisse pas s’exprimer dans un rapport de force la violence intrinsèque du fait majoritaire qui doit être imposé à la minorité. En effet, la citoyenneté est un dépassement des contingences de l’oikos, et de sa satisfaction des besoins ; elle est un outil et une force pour bâtir la possibilité d’une destinée commune librement consentie.
C’est pour cette raison que nous retrouvons, dans l’organisation de l’État, la séparation des pouvoirs et l’appui des institutions. Elles seules, par la logique ternaire, permettent de concrétiser et maintenir la fraternité en ouvrant les frontières que chaque individu pourrait ériger comme un mur infranchissable. Je me rappelle, ici, Romulus qui tue son propre frère pour avoir franchi le sillon qu’il avait tracé à la charrue pour dessiner les contours de la future ville de Rome. Rien ne doit entraver la construction de la destinée commune. L’organisation de l’État en est garante.
L’homme ne vit pas seul sur une île déserte ; et c’est bien le constat que fait la République quand son peuple s’organise pour dessiner l’harmonie nécessaire à sa pérennité dans la paix civile et choisit le citoyen à l’individu pour rendre effective l’unité de la nation.
En croquant le fruit de la connaissance, l’homme s’est rendu compte qu’il était nu, percevant ainsi la différence des corps que l’unité de l’Éden avait masquée à son regard. Dans un miroir placé devant lui, Ève comme symbole de l’altérité, il a perçu à la fois son meilleur ami mais aussi son pire ennemi, le même dans l’autre comme rappel à la plénitude du tout et source de la violence qui conduit au désordre. Dans la cité des hommes, cette métaphore conduit à reconnaître dans le citoyen cet ami qui se cache derrière le miroir et qui permet la réconciliation avec l’unité du monde. Il est cet être de raison qui abandonne l’esprit de famille, de clan ou de tribu ainsi que sa dimension privée affective pour ne retenir dans l’espace de sureté et de paix que constitue la République que l’idéal du beau et du bien qui rassemble ce qui est épars.
Et je reprends les mots d’Alexandre Dorna, pour dire que ce citoyen, cet homme « est lié à d’autres hommes par un dialogue et une écoute réciproques, dont l’essence est le projet commun de sens. Il est capable de raisonner et d’élucider, en dehors des passions, le pour et le contre, pour répondre aux questions qui lui sont posées par la société. » Il fait usage d’outils. Il ajuste par la force du levier et la mesure de la règle la place de la pierre qu’il est dans l’édifice républicain pour constituer le corps de la chose publique. Il n’est pas l’individu qui remplit le vide de l’espace intérieur dans la maison commune, il est l’élément constitutif des murs qui consolident l’édifice.
Dès lors, comment la rivalité d’un seul, ou l’égoïsme d’un autre, pourrait-elle conduire à la destruction de cet édifice, alors que chaque pierre participe à le maintenir dans un équilibre permanent ? Seul le barbare tel un bélier velléitaire pourrait faire trembler les murs de cet édifice en poussant ses pierres dans le vide de son intériorité.
La République n’agrège pas des individus, isolés mais reliés les uns aux autres par un organe suprême indépendant des expressions individuelles qui le composent. Elle fonde une communauté de destin qui participe à sa construction non pas comme éléments extérieurs à son bâti mais comme partie intégrante. Chaque citoyen apparaît comme une pierre du temple républicain. Les hommes et les femmes transformés en citoyens par l’école de la République ne sont pas des individus, ils sont dans leur convergence chacun le temple qui protège celles et ceux qui vivent en son sein.
Ce temple que constitue la République, ressemble étrangement à ce que je perçois dans l’unité de la loge. Nous y apprenons à utiliser des outils pour créer le beau et le bien parce que nous avons cette volonté commune de nous améliorer pour d’améliorer le monde. Nous sommes des pierres que nous ajustons au cours de nos travaux pour constituer ce temps et cet espace qui, par la connaissance de nous même, nous permet de connaître l’univers des dieux, sans faire appel à aucune forme de transcendance.
La République comme notre loge n’est pas schismatique. Et mon entendement me conduit à penser qu’il aurait une grammaire de la République commune à celle de la maçonnerie dans le maniement des outils qui conservent à la science la capacité de créer de l’universel. Le passage du multiple à l’unité, du désordre à l’ordre aurait pour principe le dépassement des contingences imposées par une vision binaire de toute chose. Lui seul permet la recherche de l’unité principielle, de l’unité quand la partie devient l’attribut du tout.
Pas schismatique, elle est hospitalière et doit s’étendre à l’humanité. Édifice volontaire, elle pourra accueillir chaque nouvelle pierre en activant la capacité des autres à ajuster, par le bon usage de la force du levier et de la bonne mesure de la règle, les interstices qui les soudent. Elle permettra ainsi leur intégration ; chacune des pierres devenant clé de voûte de l’édifice entier.L’un est le multiple, la République est donc un mouvement perpétuel, progressif à la recherche permanente de l’unité contre toute forme de rivalité. Elle ajuste le tout qu’elle forme en donnant raison à cette projection : « Quand deux fleuves se rencontrent, ils n’en forment pas un seul mais un autre. » Là est peut-être la plénitude du tout.
