Le rituel

    Pour qui intègre l’environnement maçonnique, la 1ère chose qui frappe, voire qui bouscule, c’est le rituel. Non pas celui-ci plus qu’un autre, mais le fait qu’il en existe un, si important et complexe qu’il faut plusieurs années d’étude au novice pour en faire le tour.
    On retrouve des rituels dans d’autres lieux : religion bien sûr, mais aussi justice, magie noire, et toutes sortes de préparations comme la cérémonie du thé au Japon, le début et la fin d’une pièce de théâtre ou encore le vœux que l’on s’adresse en début d’année. 

    La question qui nous occupe est celle de sa raison d’être. Nous ne chercherons pas ici à le détailler ni à le cerner, mais nous essayerons d’en comprendre l’utilité pour l’individu comme pour le groupe.


    Nous verrons ainsi : 

    1- Comment se défini le rituel?
    2- Pourquoi un rituel en francmaçonnerie?

    1. Qu’est-ce qui défini le rituel ?

    Faisons tout d’abord la différence entre rite, constitution et rituel.

    Un rite maçonnique est constitué d’un ensemble cohérent de pratiques de la franc- maçonnerie dans ses différents degrés, ces pratiques étant codifiées dans des « constitutions » (pour les principes généraux du rite) et dans des « rituels » (pour ce qui concerne l’organisation des cérémonies).

    Cependant, dès les années 1740, on voit apparaître de nouvelles divergences, à côté des rituels traditionnels des trois premiers degrés, sous la forme de plusieurs centaines de rituels de degrés additionnels dits de « hauts grades » dont beaucoup n’étaient que des variantes les uns des autres, ou restèrent à l’état de projets, ou ne furent en réalité jamais vraiment pratiqués. Cette multiplication des rituels maçonniques aboutit à diverses initiatives visant à normaliser

    les pratiques et à les rassembler en ensembles cohérents et stables : les rites maçonniques. Un rituel doit sa force à son intégration au collectif. Sans collectif, point de rituel.

    Historiquement, le rituel est efficace parce qu’il est traditionnel. Cela suppose que la répétition d’un acte lui confère sa valeur.

    Mais cela revient-il à dire qu’un rituel ne peut pas évoluer ? Peut-on durablement défier cette loi éternelle et universelle: «S’adapter ou disparaître»? N’est-ce pas par recherche d’adaptation à des pratiques jugées insatisfaisantes que différentes obédiences ont vu le jour, de même, différentes constitutions ?

    Pour autant, puisque tout est symbole, puisque tout fait sens, peut-on modifier un rituel, changer un vocabulaire, simplifier un cérémonial, une tenue vestimentaire et être certain de ne pas dénaturer, de ne pas affaiblir la compréhension et la cohérence de l’ensemble ?

    Peut-on être certain de ne pas renier dans ce cas une partie de ce que nos ancêtres nous ont transmis ?

    Ici même la question s’est posée récemment de supprimer l’anonymat des rédacteurs de planches. Nous avons vu que le débat avait du sens et qu’il nous ramenait immédiatement à l’histoire même de la maçonnerie. Ici comme ailleurs, difficile d’envisager sereinement l’avenir sans prendre en compte le passé.

    Ces questions, fondamentales au sens étymologique du terme, débordent du cadre de cette planche. Elles peuvent cependant constituer un axe de réflexion à venir.

    2. Pourquoi un rituel en Franc Maçonnerie ? A quoi sert le rituel ?

    On pourrait, si on l’osait, poser la question ainsi : « Le rituel est-il un passe temps ? ».

    Eh bien osons ! Le rituel, un passe temps ? La réponse est oui !

    C’est en effet le rituel qui permet de transmettre la tradition, plus encore, l’héritage culturel de la Franc Maçonnerie, d’une génération à l’autre. En ce sens, le rituel qui permet de passer le temps. D’un bout à l’autre de la tenue, tout fait sens, tout nous rappel le chemin de nos ancêtres, dans ce qu’il a de plus fascinant et de plus douloureux aussi.

    Entrés depuis peu dans cet univers, ce que nous ne savons pas encore, c’est la différence entre un symbole majeur et un symbole mineur. Même si un maçon avait des difficultés à imaginer sa vie sans rituel, chaque symbole a-t-il pour autant la même importance pour chacun d’entre nous ? L’importance est-elle dans le détail ou dans l’ensemble ? Peut-être n’est-elle que dans la cohésion de ces détails pour former un ensemble harmonieux, progressiste, et humaniste.

    Chacun ici, c’est certain, a sa propre lecture de ces symboles, pris individuellement ou dans leur ensemble. Est-ce dommageable pour l’unité du groupe ? Certes non. Comment respecter la liberté de conscience et exiger que tous les membres d’une assemblée aussi vaste n’aient qu’une lecture et une seule de leur environnement. Et au final, laquelle serait la bonne ? Chaque symbole semble être une sorte de fil d’Ariane. L’ensemble de ces fils forme notre rituel, voile, tissée serrée, de notre navire.

    Le rituel est chose étrange. Tout se passe comme si chacun de nous, pourtant adulte, ne trouvait pas dans son individualité ou sa vie sociale, qu’elle fut familiale, professionnelle, associative, politique ou sportive, l’environnement qui lui permette de se structurer suffisamment. Ainsi, depuis la nuit des temps, chaque peuple, chaque institution, crée son rituel. Celui-ci marque toujours une rupture : d’un âge à un autre (passage à l’état d’adulte dans de nombreuses tribus), d’un état à un autre (rituels entourant la mort), d’une position à une autre (nominations prestigieuses telles que l’Académie Française), d’une prédisposition psychologique à une autre (justice, culte, maçonnerie). Point commun entre ces pratiques ? A chaque fois des règles strictes et ancestrales, une hiérarchie et une répartition des rôles très établies, une tenue vestimentaire et des attributs hauts en symboles. Clairement, la solennellité est recherchée. Et par elle, le respect des us et coutumes ; donc l’adoption, peut-être la soumission, aux règles explicites ou implicites. Et au final, une disposition d’esprit favorable à l’évolution dans un univers extrêmement balisé.

    Il semble que chacun cherche à se transcender spirituellement et que le rituel puisse le favoriser.

    Par ailleurs, le rituel permet d’équilibrer la tradition et la modernité. Le rituel maçonnique incarne en même temps le respect de la tradition ancestrale et la recherche d’une modernisation et d’une évolution constante de la confrérie. En ce sens, le rituel n’est pas immuable car, en Franc Maçonnerie, il n’existe fondamentalement aucun dogme.

    L’ordre de sortie des Frères en fin de travaux a, par exemple, récemment fait l’objet de tentatives d’innovation au sein de notre respectable loge. De même, la place finale de la chaîne d’union dans nos travaux est peu courante au sein d’autres ateliers du rite français du GODF.

    Le rituel sert qui ?

    Ce n’est pas une question qui s’impose en premier.

    Cette institution sert-elle ceux qui l’on créé (les ancêtres), ceux qui l’utilise (les participants) ou les générations futures ?

    Le rituel sert probablement chacun, mais pas de la même façon.

    Pour les ancêtres, il s’agit d’un lien direct avec l’esprit, voire les esprits, de l’époque. En inscrivant mes pas dans les traces de mes aïeux, je me donne toutes les chances d’entrer en communion avec la raison d’être du groupe originel. Un peu comme diriger une partition peut me permettre d’approcher l’état d’esprit qui était celui du musicien alors qu’il composait.

    On peut supposer qu’il en sera de même pour nos propres successeurs.

    Pour les participants, les choses sont peut-être un peu moins monolithiques.

    Le rituel sert en effet la loge dans son ensemble. Il permet l’organisation des travaux et à ce que chacun des membres de l’atelier trouve sa place dans ce cadre, du Vénérable Maître à l’Apprenti.

    Le rituel a cette particularité. D’où que l’on soit au travers des âges, d’où que l’on siège lors des tenues, chacun n’a sa place qu’à servir le rituel et le rituel n’a de sens qu’à servir chacun.

    En effet, « les pieds sur terre et la tête dans les étoiles », chaque maçon, tant par sa posture physique que mentale, va pouvoir entrer en communion avec ses frères mais aussi avec lui- même. Sans rituel, point de rupture avec le monde profane, point de silence en soi, point de communion d’esprit entre les hommes. C’est de cette communion que naîtra la transformation de chaque pierre. Chaque pierre ainsi transformée le sera au service de la loge, mais aussi du monde plus libre, égalitaire et fraternel qu’elle contribuera à construire.

    Le rituel donne à chacun un rôle, une mission, une place et un statut. Aucun élément n’a de sens sans la présence des autres. Et rien ne différencierait les agapes des tenues s’il n’y avait le rituel. Le renoncement volontaire à la parole futile que l’on y consent permet à l’âme de trouver des chemins que le tumulte interdit. Le rythme des mots, le rythme des sons, le confinement, le groupe, tout crée plus qu’une atmosphère favorable. Cela crée un désir de retrouvailles. Cela crée un besoin de mieux.

    Pourtant, ce qui bouge en nous ici, ce qui nous fait bouger au dehors, nous échappe ; autant que ces bulles qui donnent au Champagne toute sa valeur.

    Et ce sont peut-être ces petites bulles, qui, au fil du temps, rendent nos âmes plus légères.